Bien que la formule soit un peu extrême, la journaliste de Slate.fr, Andréa Fradin, relayait en 2014 l’analyse de Danielle George, professeure en sciences britannique qui présentait la génération numérique (digital native) comme étant une “génération perdue”. Cette dernière s’appuyait alors sur le constat suivant : incapables de comprendre le fonctionnement techniques de leurs téléphones ou de réparer les outils qu’ils utilisent au quotidien, ils se limitent et donc se condamnent à ne devenir que des usagers passifs dans un environnement global où le travail et l’innovation passent par une capacité d’appréhension des évolutions technologiques de plus en plus rapide et pointue. Ces dernières années, cette analyse est reprise, comme ici, telle quelle sur de nombreux sites français.

Pourtant nés avec des outils sophistiqués entre les mains, les digital natives ont été bercés par la culture geek, mais ils semblent s’être arrêtés aux séries ou vlogs (blogs vidéos) qui les portent en vedettes mainstream. La grande différence qui existe alors entre le “digital native moyen” et le “vrai geek” (si on doit catégoriser de nouveau, pardonnez la vulgarité du procédé), c’est que ces derniers sont passionnés par leurs sujets et les embrassent à l’extrême. Il s’agit d’aller faire un tour sur les forums tech, il y est question d’unités centrales sur-mesure, de réparation de cartes-mères et graphiques, de hacking sous Linux, de modélisation 3D… Il y est question de créativité, de prouesses techniques, et de challenges.

Nous sommes alors bien loin de tout ceux qui pour seules opérations disruptives, téléchargent la dernière application à la mode et attendent religieusement les Keynotes d’Apple sans saisir la portée technologique et sociétale que ces révolutions présentées en grandes pompes induisent. Je parle même là d’un public relativement averti.
Pour les autres, l’horizon se limite à l’écran et aux brouhahah des chats Facebook, Instagram et Snapchat. Une étude révèle d’ailleurs que seuls 27% des digital natives français se considèrent comme très connectés. On est donc bien loin du fantasme de la génération des Mark Zuckerberg et Elon Musk en herbes.

Qui sont les Digital Natives ?

“Noreena Hertz, économiste britannique, a choisi la dénomination « Génération K » en référence au personnage de Katniss Everdeen alias “La fille du feu” ou “le Geai moqueur” du film Hunger Games, qui incarne un bon nombre des qualités qui caractérisent les jeunes nés à l’ère du numérique.
Loin des clichés d’égocentrisme et d’ultra-sociabilité dans laquelle elle est enfermée, la génération K souhaite activement participer à la construction des sociétés dans laquelle elle vit.
En témoigne le nombre grandissant de makers et d’entrepreneurs, mais aussi les messages que cette génération délivre à travers ses activités : c’est une génération qui souhaite produire, créer, en écho au besoin de mêler expériences physiques et digitales, et de laisser sa trace.”

Les 5 traits qui caractérisent les digital natives ou la génération K sont :

L’ANXIÉTÉ
Les jeunes nés entre 1980 et 2000 sont profondément anxieux et stressés. Une anxiété due au terrorisme, au changement climatique et à l’insécurité de leur futur sur le plan personnel et professionnel.

LA MÉFIANCE DES INSTITUTIONS TRADITIONNELLES
« Lorsque vous demandez aux adultes s’ils ont foi en les grandes institutions, 60% répondent oui. Toutefois, lorsque vous posez la même question à la génération K, seulement 6% ont une réponse positive ».

LA GÉNÉROSITÉ
« …Les jeunes de cette génération n’hésitent pas à être bénévoles dans des événements ou pour des associations. Par rapport à leurs revenus ils font des dons d’argent plus importants que la génération précédente. 92% pensent qu’il est important d’aider les gens qui sont dans le besoin. Ils se soucient vraiment des inégalités ».

LA SOLITUDE
En dépit d’être connectée en permanence aux réseaux sociaux, la génération K est profondément solitaire, et ce pas forcément par choix. 80% déclarent préférer parler à des amis en face-à-face, plutôt qu’en ligne. « L’interaction physique devient plus rare dans ce monde numérique, ce qui la rend presque sacrée ».

LA CRÉATIVITÉ
La génération K aime inventer, concevoir de nouvelles choses et utilisent ces choses comme un moyen de se faire entendre et de s’exprimer au sein de la société.

Source : L’ADN / The Guardian

Déconstruction du mythe et points de vigilance

Suite à l’étude réalisée par la Fondation ECDL (organisation internationale de référence en matière de certification en technologies de l’information), il en ressort que :

  • les digital natives surestiment leurs compétences digitales. Des tests pratiques confirment le phénomène (rapport inversé entre confiance en eux et utilisation moyenne d’ordinateurs et Internet).
  • en utilisant des technologies numériques, ils acquièrent le prétendu “lifestyle skill” (l’utilisation de médias sociaux, des vidéos,  jeux, etc.) mais échouent à acquérir les compétences numériques exigées sur le marché du travail.
  • tous les citoyens devraient avoir la possibilité de développer des compétences numériques. Si les jeunes n’ont pas d’accès à l’éducation numérique de façon formelle et structurée, ils ne pourront jamais exploiter le plein potentiel des technologies numériques en tant qu’apprenants, salariés, entrepreneurs ou citoyens. Ils deviendraient alors une génération perdue.
  • des programmes de développement de compétences numériques devraient être en partie intégrés à toutes formes d’enseignement : formel, non-formel et informel.

Source : Fondation ECDL

Les digital natives et leur ère nouvelle

Le mythe d’une génération entière ultra connectée et technologiquement avancée n’est-il pas finalement que le fantasme de leurs aînés qui nourrissent des attentes disproportionnées ?

En effet, comment imaginer que sans un mouvement vertueux de masse (incluant la culture, l’éducation et l’évolution technologique), ceux qui dès leurs plus jeunes âges savaient naviguer sur la toile, pourraient maîtriser des outils bureautique dont ils n’ont finalement pas tant besoin avant d’arriver sur le marché du travail, et développer des compétences techniques dont ils n’ont même jamais entendu parler. Quant à la capacité de réparer les appareils qu’ils utilisent, quid du désassemblage des produits Apple bien scellés et de la quête notamment des pièces défectueuses (c’est définitivement moins cher, mais quelle détermination faut-il ? voyez un peu la réparation d’un écran d’iPad ici).

Une autre question peut être aussi celle-ci : de quoi leur avons-nous donné envie ? quelle image leur renvoyons-nous de l’avenir, de nous-même ?

Il semble que nous les ayons pris pour une génération messianique, prédisposée à réparer nos erreurs et à nous faire entrer sans effort dans une ère inédite d’un point de vue technologique et intellectuel. En parallèle, nous développons pour/contre eux des techniques marketing et des produits qui les maintiennent sous emprise en captant un maximum de leur temps de cerveau disponible dans le but de les abrutir et de vendre. C’est hypocrite et humainement plus que moyen mais ils reproduiront ces méthodes à leur tour et en développeront de nouvelles… C’est là qu’ils pourraient je pense nous étonner.

Le chaînon manquant est donc l’éthique et le partage par la transmission des connaissances, de l’envie, de l’espoir.

Que leur avons-nous transmis de la valeur du travail dans cet environnement VICA (volatile, incertain, complexe, ambigu) ? Environnement que nous même supportons de moins en moins.

Comment les recevons-nous humainement et professionnellement dans le cadre de leurs stages ?

Quand avons-nous échangé avec eux pour la dernière fois, sans a priori ni condescendance, en dehors du cadre familial ?

L’effondrement de ce mythe n’est finalement la déception que de ceux qui les attendaient, un peu trop fort peut-être. Ils émergent, créent leurs propres voies/voix et nous amènent à faire le point sur nos “POUR QUOI ?”.